Le travail lorsqu’on est en situation de handicap est un défi. Attention, je n’en fais pas une généralité, c’est seulement mon point de vue par rapport à mes expériences, mais la vision des choses dépend surtout du degré de handicap et des capacités de chacun.
Tout d’abord, il est difficile de trouver sa place. Premièrement, trouver un emploi n’est pas chose aisée de nos jours, même pour des personnes valides. Certains diront que lorsqu’on veut, on peut, et je suis assez d’accord, en partie. Oui, il y a du travail, mais les conditions ne sont pas toujours faciles ou encore le salaire n’est pas à la hauteur des espérances. Je peux comprendre que cela puisse être épuisant de se lever le matin pour un salaire de misère qui permet tout juste de boucler les fins de mois. De plus, certains travaillent dans des domaines plus difficiles d’accès que d’autres ou dans des secteurs « bouchés ». Les diplômes ne sont plus vraiment utiles de nos jours et, d’après moi, seule la persévérance et la motivation paient. En tout cas, je parle pour les personnes valides car, pour celles en situation de handicap, c’est une autre paire de manches. Malgré toute la bonne volonté du monde, si le corps refuse, on ne peut rien y faire. Et quand, par chance, un emploi s’offre à elles, elles font face à de nombreuses difficultés telles que le regard des employeurs qui n’attendent qu’une seule erreur pour nous faire comprendre que c’est à cause du handicap, la peur de ne pas être à la hauteur, de faire « moins bien » que les valides ou encore ce sentiment de n’être jamais à la hauteur, de ne pas être « assez ».
Une des phrases qu’on m’a souvent dites est : « Ne t’en fais pas, il y a des postes adaptés. » Mais en théorie, ce n’est pas toujours le cas. Oui, en effet, certains postes sont réservés aux personnes en situation de handicap, mais pas pour tous les handicaps. Souvent, on les réserve aux personnes ayant un handicap mental ou physique léger, mais pour celles présentant des incapacités plus lourdes, l’accès à ces emplois est souvent plus difficile. Un poste ne sera pas adapté de la même manière pour une personne malvoyante que pour une personne paraplégique. Les employeurs préfèrent recruter des personnes en situation de handicap léger car ils pensent que celles ayant un handicap plus lourd vont les ralentir ou être souvent absentes, à tort. Chaque handicap est différent, même au sein d’une même catégorie, et la phrase « il existe plein de postes adaptés » est beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît.
De plus, certaines personnes en situation de handicap préfèrent se priver d’aller travailler par peur de se sentir différentes. La peur du regard des collègues, l’impression d’être toujours considérées comme moins compétentes, la gêne lorsqu’on doit demander une adaptation ou de l’aide ou encore le sentiment de se sentir en permanence observées ou jugées. Le quotidien d’une personne en situation de handicap n’est déjà pas simple, alors pourquoi en rajouter ?
Pour finir, je vais parler de mon expérience personnelle vis-à-vis du travail. J’avais quinze ans lorsque je suis devenue hémiplégique et, à cet âge-là, alors que je n’avais même pas débuté ma seconde, le travail était le dernier de mes soucis. Et puis, naïvement, j’avais en tête la phrase que tout le monde a dite un jour : « Il y a plein de postes adaptés », mais j’ai vite été confrontée à la réalité.
Lorsque j’ai obtenu mon baccalauréat, à 18 ans, j’ai dû réfléchir à mon avenir. Pour moi, ne pas travailler était inconcevable. J’ai toujours voulu travailler dans le domaine médical mais, avec un bras et une jambe paralysés, les options étaient limitées. Alors, je me suis lancée dans la diététique. J’ai commencé une prépa et, au début, les cours me plaisaient, mais j’ai très vite fait face à une difficulté : les techniques culinaires. Ce cours consistait à réaliser des plats, seule ou en duo, et en autonomie. À cette époque, je n’étais pas encore capable de me débrouiller seule et devais demander de l’aide pour la majorité des préparations. La plupart des autres élèves m’aidaient de bon cœur, mais ils avaient leurs propres préparations à effectuer et cela les retardait. Alors, pour éviter de demander de l’aide en permanence, j’ai préféré tout arrêter.
J’ai ensuite essayé différentes voies qui n’ont mené à rien ou qui ont été bouleversées ou interrompues. J’ai essayé la comptabilité, mais c’était une voie qui ne me correspondait pas du tout. Puis le droit. Je n’étais clairement pas bonne dans ce domaine, mais j’ai surtout dû arrêter car je n’avais pas les moyens de locomotion nécessaires pour me rendre à la faculté.
Ensuite, je me suis lancée dans une formation de secrétaire médicale qui me plaisait beaucoup, mais je n’ai pas pu passer l’examen à cause d’un problème de santé imprévu. Je ne voulais pas abandonner le domaine médical, alors j’ai retenté la diététique, mais cette fois par correspondance. Je suis allée jusqu’en deuxième année et j’étais à fond dans mes études, mais encore une fois, un nouvel obstacle s’est dressé devant moi. Lors de la deuxième année, il est nécessaire de réaliser un stage en hôpital. Toutefois, même en m’y prenant en avance, le milieu hospitalier me fermait ses portes. Les places sont chères pour obtenir ce stage et, étant en situation de handicap, on préférait privilégier des personnes valides qui ne risquaient pas de demander des adaptations ou de ralentir.
Après cette dernière tentative, j’ai définitivement fermé la porte à mon rêve de travailler dans le domaine médical. Je me suis alors tournée vers une autre de mes passions : l’écriture. En 2020, j’ai écrit mon premier roman, « Un obstacle miraculeux ». Puis je ne me suis jamais arrêtée.
Le handicap peut compliquer l’accès à l’emploi, mais il ne retire ni les compétences, ni les ambitions, ni la valeur d’une personne. Le plus difficile n’est parfois pas le handicap lui-même, mais les obstacles et les préjugés qui l’entourent.
Aujourd’hui, je suis auteure autoéditée et, même si je ne travaille pas dans le domaine médical, je suis heureuse de ce que je fais. Je n’exclus pas totalement de peut-être, un jour, travailler dans le milieu qui m’a toujours passionnée mais, pour le moment, je me contente d’être fière de mon parcours et de mon travail.