Avant le handicap, j’étais bien dans mon corps. J’avais mes complexes comme toutes adolescentes de 15 ans, mais je n’avais pas de pudeur ni de gênes. Durant mes hospitalisations et au début de mon handicap, j’étais dépendante des autres, ne pouvant pas me débrouiller seule. Mon corps ne m’appartenait plus et cela laisse forcément des traces. Des mains inconnues m’ont touchée et des yeux étrangers m’ont regardée nus, vulnérables. C’était pour me venir en aide et aucun jugement n’émanait, mais dans ces moments-là, je devais séparer mon esprit et mon corps pour ne pas souffrir.
On ne parle pas assez de cette dépossession. Quand le corps devient médical. Quand il devient fonctionnel. Quand il cesse d’être intime.
Il ne s’agit pas de violence ni de malveillance.
Mais à force d’être manipulé, observé, examiné, le corps cesse d’être un refuge. Il devient un territoire partagé. Un objet d’étude. Et cela change profondément la manière dont on l’habite.
Et puis, il y a eu l’hémiplégie. La moitié de mon corps ne me répondais plus et donc ne m’appartenait plus. Je ne pouvais pas le bouger ni le sentir alors que c’était pourtant à moi, mon corps, ma peau. Ce fut très difficile à l’accepter et accepter cette partie de mon corps inerte comme le mien. Et puis il y avait ses cicatrices, certaines bien visibles d’autres moins, mais chacune avec leurs histoires. Aujourd’hui, cette partie de mon corps est toujours silencieuse et les sensations sont différentes voir inexistante. J’ai toujours la sensation qu’il ne m’appartient pas et parle d’eux comme « LE bras » et « LA jambe ». Comme des êtres à part entière.
Nommer ainsi une partie de son propre corps, c’est une manière de mettre de la distance.
Comme si, inconsciemment, je refusais qu’elle fasse totalement partie de moi.
Parce que reconnaître que ce bras est le mien, c’est accepter qu’il ne bougera plus jamais comme avant.
Que cette jambe est la mienne, même si elle ne me répond pas comme je le voudrais.
Toutefois, j’ai accepté que cette partie de mon corps ne m’appartiendra plus jamais vraiment et j’apprends tous les jours à l’accepter. Pour ce faire, je me suis tatouée. Un art qui n’est pas au goût de tout le monde et est controversé, mais qui m’a beaucoup aidé à accepter ce corps différent. Je vois moins les différences de couleurs de ma peau, les irrégularités et autres, mais les dessins qui les recouvrent.
Le tatouage a été un acte de réappropriation. Un choix. Une décision.
Pour la première fois depuis longtemps, quelqu’un touchait et blessait mon corps parce que je l’avais décidé. Parce que je l’avais voulu. La douleur était maîtrisée. Le geste était artistique. Il ne s’agissait plus de réparer, mais de créer.
Les cicatrices racontaient une histoire subie. Les tatouages racontent une histoire choisie.
À présent, parlons de cette relation particulière avec mon corps, et l’amour. Je me suis demandé comment quelqu’un d’autre pouvait les accepter alors que j’avais tant de mal à le faire? Il y a eu des critiques, des jugements, mais aussi de l’acceptation. C’est mon corps et il est comme il est, si tu ne l’aimes pas, rien ne t’oblige à le regarder ou à le toucher.
La question de la désirabilité est venue plus tard. Se sentir aimable, c’est une chose. Se sentir désirable, c’en est une autre.
Lorsque le corps ne répond pas toujours, on doute. On se demande si l’autre verra la différence avant de voir la femme. Si le silence d’un membre effacera la chaleur d’un regard.
Mon corps est différent, mais il n’empêche en rien l’amour. L’amour ne prête pas attention à un bras qui se raidit ou une jambe plus rouge, mais il apprécie la douceur de la peau et les courbes du corps.
J’ai compris que le désir ne se limite pas à la perfection du mouvement. Il naît d’une présence. D’une connexion.
D’une confiance.
Le regard amoureux ne s’attarde pas sur ce qui manque ou ce qui est différent. Il s’attarde sur ce qui vibre.
Accepter son corps n’est pas facile, handicap ou pas et tous les corps ont le droit d’être aimés, peu importe leurs particularités.
Chaque corps porte une histoire. Des cicatrices visibles ou invisibles. Des blessures. Des transformations.
Le mien est différent, oui. Mais il est vivant. Il ressent. Il aime.
Et peut-être que la véritable désirabilité ne réside pas dans la symétrie ou la perfection, mais dans l’authenticité.
Et vous, avez-vous du mal à accepter votre corps ?